Le Wing Commander Forest Frederick Edward Yeo-Thomas

Le Wing Commander Forest Frederick Edward Yeo-Thomas

Le Wing Commander Forest Frederick Edward Yeo-Thomas

Le samedi 9 février, à 11 heures, en l’église de l’ambassade de Grande-Bretagne, rue d’Aguesseau, M. Jean Sainteny, ministre des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, a assisté aux obsèques du colonel Yeo-Thomas, où il représentait, ainsi que plusieurs autres ministres, le gouvernement français.
Des camarades F.A.F.L. assistaient aux obsèques du Wing Commander Yeo-Thomas, et l’un d’eux portait le drapeau de l’Association des Français Libres. Bien que de nationalité britannique nous l’avons en effet toujours considéré comme l’un des nôtres depuis que nous avons fait connaissance avec lui dès 1940 à la base aérienne d’Odiham.
L’éloge funèbre, prononcé par le général d’armée Koenig, a retracé la carrière exceptionnelle de ce héros.
Monsieur l’Ambassadeur,
Nos amis Britanniques et vous-même avez exprimé le désir que je prenne la parole devant le cercueil du Wing Commander Forest Frederick Edward Yeo-Thomas, que ses camarades de combat français, si nombreux ce matin, considèrent comme un Anglais de France et un des amis les plus éprouvés de mon pays. En tant qu’ancien combattant des Forces françaises de l’Intérieur au moment de la libération de notre sol, j’ai accepté de tout cœur, et comme un devoir sacré, de dire notre adieu à l’un des artisans les plus notoires de cette libération.
Anglais de France, Yeo-Thomas l’est à juste titre : voici en effet près de cent dix ans que sa famille vint s’établir chez nous. Mais il lui appartenait, à l’occasion de la Seconde Guerre mondiale, d’offrir sa vie pour sa seconde Patrie, permettez-moi de le croire.
Engagé dans la R.A.F. dès 1940, nul plus que lui ne quitta, le cœur serré, la France occupée par l’ennemi. Il avait juré d’y revenir pour la délivrer. Il tint parole, et de quelle manière ! Dès son arrivée à Londres, il avait demandé à être affecté dans les Services français créés pour soutenir matériellement et moralement nos mouvements de résistance naissants. Il partagea avec nos compagnons, le général Passy et Pierre Brossolette, la difficile tâche de coordonner l’action des réseaux qui surgissaient en France occupée, de mettre en place et de faire admettre les chefs, d’établir les liaisons indispensables, de faire parachuter armes, vivres et vêtements, en un mot d’encadrer et d’équiper cette armée clandestine qui, quatre années plus tard, aurait la joie de se battre à ciel ouvert après avoir agi dans l’ombre.
Mais le Wing Commander Yeo-Thomas était un homme de guerre exceptionnel. Il ne se contenta pas d’aider de loin nos résistants. Il voulut, avec la ténacité qui est dans la tradition de sa race, accomplir plusieurs séjours en France où il fut emmené pour la première fois par le colonel Passy. Il se fit ainsi parachuter à trois reprises pour étudier de visu, ce que constituait exactement la résistance intérieure française, quelle était sa puissance comme ses faiblesses, et inventorier l’appui que ses forces pourraient fournir à des armées débarquées. Dans cette quête de la vérité, il déploya ses qualités de lucidité, mais – plus encore – il fit jouer l’affection profonde qu’il portait à notre pays. Cette lucidité de l’esprit et cette affection du cœur l’amenèrent à discerner immédiatement la valeur guerrière de nos organisations de résistance sous toutes leurs formes. Il fut un des premiers à constater que l’aide alliée leur était mesurée et qu’elle devait être étendue. On sait qu’après son premier retour à Londres, il réussit à forcer la porte du Premier ministre, Sir Winston Churchill, auprès duquel il fut le meilleur des avocats. Avec simplicité, concision et conviction, il plaida si excellemment son dossier que Sir Winston adopta ses vues et donna les directives nécessaires pour accroître la fréquence et l’importance des parachutages d’armes et de matériels.
Durant ses périlleuses allées et venues en territoire occupé, là où il lui fallait déjouer la vigilance des autorités ennemies, Yeo-Thomas échappa à plusieurs reprises et comme par miracle à l’arrestation. Il mena longtemps cette dure existence avec son flegme britannique, mais aussi avec un enthousiasme qui était nôtre. C’est après son deuxième séjour qu’il apprit l’arrestation de Pierre Brossolette avec lequel il s’était lié d’amitié, de cette amitié de qualité exceptionnelle qui naît entre hommes de guerre exposés ensemble au grand péril, le péril de la mort. Éprouvé au plus profond de lui-même par la nouvelle, Yeo-Thomas décida de délivrer son ami. Parachuté une troisième fois, il échafauda de suite un plan d’évasion. Avant de partir pour Rennes où Brossolette était détenu, il voulut avoir une dernière entrevue avec un de ses agents de liaison au métro Passy. C’était le 23 mars 1944, la Gestapo était aussi du rendez-vous. Arrêté à son tour, il fut transféré non loin d’ici, dans les locaux de la rue des Saussaies.
Nous sommes assemblés ce matin dans le Temple d’un Dieu qui a prêché, à l’aube de notre civilisation chrétienne, le pardon des injures, la loi de bonté et de charité ; ce n’est guère le lieu de décrire les tortures que Yeo-Thomas endura des jours et des nuits. Qu’il suffise d’affirmer que notre héros subit alors les traitements les plus cruels. C’est dans ces heures affreuses qu’il donna sa pleine mesure. Il allait livrer un combat où, comme l’a décrit Martin-Chauffier, « la connaissance du sujet ne remplace pas l’expérience ». Il s’arc-bouta sur lui-même pour ne pas être dissocié, ne conserver qu’une seule pensée, qu’une seule volonté : se taire pour ne pas trahir sous l’empire de la douleur afin que ses camarades aient le temps de prendre les mesures de sécurité nécessaires. Et il ne parla pas. Emprisonné à Fresnes puis à Compiègne, il fut déporté au camp de Buchenwald d’où, malgré ses blessures, il parvint à s’évader. Repris, il fut expédié au camp de Gleina et de Rehmsdorf d’où il s’évada à nouveau mais dans un tel état physique et si exténué qu’il douta un moment de recouvrer un jour la liberté.
Ses actions de guerre furent si étonnantes que le Wing Commander Yeo-Thomas fut proposé le 7 juin 1944 pour la croix de la Libération, dans des termes qui relatent cette suite de faits étonnants et qui se terminent ainsi :
« … a été arrêté par la Gestapo le 23 mars 1944. Dans cette tragique épreuve, a montré un courage au-dessus de tout éloge en gardant le silence malgré les tortures et les confrontations douteuses.
« A ainsi sauvé, à une époque où les services français enregistraient de lourdes pertes, ce qui restait de leurs organisations.
« Déporté à Buchenwald, par son courage tranquille et sa bonne humeur, a su maintenir le moral de ses camarades français et a contribué grandement à la sauvegarde d’un grand nombre d’entre eux. En toutes circonstances, a forcé l’estime de tous, et par sa foi dans la Résistance française, a été un des artisans de son succès. »
Il n’a pas tenu au gouvernement français que cette proposition fut définitivement ratifiée. Toutefois, dès le 12 mai 1943, le général de Gaulle, chef des Français libres, avait cité notre camarade à l’ordre de l’Armée. Côté français le Flight-lieutenant Yeo-Thomas terminait la guerre avec la croix de chevalier de la Légion d’honneur et quatre citations sur sa croix de guerre 1939-1945, qu’il portait avec fierté à côté de ses hautes décorations britanniques, dont la si rare George Cross.
Peu d’hommes, M. l’ambassadeur, auront tant fait pour mon pays. Soyez persuadé que la France ne peut et ne veut pas oublier le souvenir d’un compagnon aussi compréhensif, aussi ardent, aussi efficace dans la lutte, pénible entre toutes, qu’elle a livrée aux côtés de ses alliés pour recouvrer son indépendance avec sa liberté. Quel exemple merveilleux de fraternité d’armes franco-britannique !
À vous, Madame, qui avez accueilli avec courage le « Lapin Blanc » au retour dans son clapier – comme on disait – vous qui l’avez compris et encouragé de bout en bout jusqu’à son dernier souffle avec tant de foi et d’amour, je puis vous assurer que se pressent autour de vous, en ce moment même, présents, absents ou l’ayant précédé dans la mort, tous ceux de ses camarades français qui l’ont connu, estimé, aimé et admiré. Il est pour eux « Shelley », « François » ou « Le Lapin Blanc » et tant d’autres noms de guerre. Lorsque, le 27 octobre 1956, j’ai eu le privilège de lui remettre la croix d’officier de la Légion d’honneur, Frederick Yeo-Thomas avait retrouvé depuis longtemps ses forces. Il était de nouveau solide, semblait-il. Mais, sans que nul ne s’en doutât, la mort poursuivait peu à peu en lui son œuvre de destruction. Voici deux années environ, il reçut des mains de notre compagnon, M. le ministre Sainteny, la cravate de commandeur de la Légion d’honneur : tous les assistants – dont j’étais – furent frappés par les progrès d’un mal qui l’enlève aujourd’hui à votre affection. La carcasse était amaigrie, l’homme visiblement épuisé. Il commençait à payer chèrement les tortures subies dix-huit années auparavant. Vous m’avez confié jeudi qu’il avait beaucoup souffert. Ce n’est pas faire du mauvais roman que de vous certifier qu’il est pleuré, réellement pleuré par les plus endurcis d’entre nous. Peut-être notre peine, notre sincère peine, vous apportera-t-elle quelque consolation. Nous le désirons de toutes nos forces.
Au nom de la France, au nom de la Résistance intérieure française, Wing Commander Yeo-Thomas je vous dis adieu et surtout « Merci ! »
Le souvenir de Yeo-Thomas ne doit pas disparaître : il habitait 3, rue des Eaux, dans le XVIe arrondissement, tout près de la Seine, à quelque 50 mètres du métro Passy, où il a été arrêté par la Gestapo, et, de son balcon, il montrait parfois à ses visiteurs d’après-guerre l’endroit précis de son arrestation.
Il appartient au conseil municipal de Paris de perpétrer sa mémoire en rebaptisant la paisible petite rue des Eaux où il a vécu toute son existence :

RUE DU « LAPlN BLANC » (Wing Commander Yeo-Thomas)

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 150, mai-juin 1964.