Naissance du groupe Lorraine

Naissance du groupe Lorraine

Naissance du groupe Lorraine

Le G.R.B. 1

Les faits d’armes du groupe « Lorraine » qui s’illustra en Lybie puis à partir du sol britannique, dans les ciels de France et d’Allemagne, témoignant ainsi de la magnifique contribution des Ailes françaises à la victoire commune, sont présents à toutes les mémoires.

Car ils sont entrés dans l’histoire, dès le mois de novembre 1941, lorsque les radios alliées apprirent au monde la participation d’un groupe de bombardement Français libres à l’offensive britannique qui, pour la première fois, rejetait les forces de Rommel jusqu’en Tripolitaine.

Et, dès le 6 janvier 1942, une bien triste nouvelle allait frapper tous nos compatriotes : en la personne du lieutenant-colonel Pijeaud, commandant du groupe, décédé à l’hôpital d’Alexandrie où il venait d’être transporté après avoir été abandonné, grièvement blessé, par les Italiens en pleine retraite, les Forces aériennes françaises libres venaient de payer un lourd tribut à la gloire qui déjà s’attachait à leurs drapeaux.

Ainsi s’inscrivait en lettres de sang, le témoignage éloquent du sacrifice suprême consenti par les Français qui avaient voulu se battre quand même.

Mais si le monde découvrait alors les escadrilles à croix de Lorraine, celles-ci n’avaient-elles point depuis longtemps déjà commencé le combat ?

Nous avons voulu, en publiant ici l’historique du groupe réserve de bombardement n° 1, rétablir l’histoire dans ses droits et lever, pour beaucoup d’entre nous, un coin du voile qui entoure la naissance de la première escadrille de la France Libre.

*

Dès la fin du mois de juillet 1940, les Forces Aériennes Françaises Libres étaient constituées en Grande-Bretagne, et le lieutenant-colonel Pijeaud, leur chef d’état-major, recevait l’ordre de préparer le départ africain pour le 1er août, d’une première formation groupant personnel et matériel disponible, une escadrille de bombardement de jour devait se tenir prête pour le 1er octobre.

Un mois à peine après l’armistice, allait donc commencer pour nos aviateurs ce qui n’était encore qu’une « grande aventure ».

Mais quels étaient ces hommes qui, à peine formés en équipages sur des appareils nouveaux, allaient participer aux premières opérations de Dakar et du Gabon ?

Ils n’avaient à vrai dire de commun que leur volonté bien arrêtée de se battre et vite.

On retrouvait chez eux, venus de tous les coins de France, voire d’Afrique du Nord, et par les moyens les plus divers, les élèves de l’école de pilotage de Quimper qui avaient frété un chalutier pour gagner Plymouth, le détachement rassemblé par le commandant de Marmier et embarqué clandestinement à la Pointe de Grave avec les divisions polonaises, celui du commandant Pijeaud qui, à bord d’une barque de pêche, gagna Gibraltar et beaucoup d’autres enfin qui avaient rejoint l’Angleterre sur leurs « zincs », brûlant ainsi leurs derniers litres d’essence.

Et alors même qu’au Moyen-Orient, leurs camarades trop peu nombreux pour former une unité française indépendante sont incorporés par « flights » dans la R.A.F., s’organise en Grande-Bretagne la première formation des Forces aériennes françaises libres qui est placée sous les ordres du commandant de Marmier.

Elle comprend six Blenheim, quatre Lysander, deux Dewoitine 520 et deux Luciole : les Blenheim et les Lysander sont en caisses ainsi qu’un important matériel roulant et de parc de campagne, correspondant sensiblement à une escadrille destinée à opérer durant six mois loin de ses bases. Un détachement important de spécialistes britanniques a été adjoint aux mécaniciens français encore insuffisamment familiarisés avec le matériel anglais.

En moins d’un mois tout est prêt ; le 25 août l’ordre de partir est donné, le 31 août la première formation s’embarque à Liverpool dans le plus grand mystère. On se retrouve à Freetown, c’est donc qu’il s’agit d’aider à la libération de nos colonies d’Afrique. On repart, toujours pour une destination inconnue et ce sont les événements de Dakar où nous per- dons deux Luciole.

Début octobre, la formation débarque à Douala et c’est l’installation d’ateliers de montage au terrain.

En un temps record, plus vite que dans les ateliers équipés, les Blenheim et les Lysander sont conduits à la piste ; basés à Douala et à Kribi ils pourront dès la fin du mois participer à la libération du Gabon. Malheureusement, au retour d’un vol de reconnaissance, un des meilleurs équipages, celui du lieutenant Jacob se perd dans le mauvais temps, probable- ment au large de la Guinée espagnole ; après de longues et vaines recherches, il doit être considéré comme tombé en mer. C’est le premier deuil, la première contribution des Forces Aériennes Françaises Libres à leur idéal.

Le 10 décembre la formation est dissoute, les Lysander sont répartis entre diverses bases de l’Afrique équatoriale française qui vient de se rallier, les Blenheim sont dirigés vers Fort-Lamy avec la plus grosse partie du matériel roulant.

Pendant ce temps, la deuxième formation se préparait à son tour, le 28 août. Le capitaine Astier de Villatte reçoit le commandement d’une escadrille de huit Blenheim à former à Odiham avec les équipages et les mécaniciens restant. Non sans mal tout est prêt le 15 septembre, mais l’ordre d’embarquement n’arrive que le 16 octobre.

Embarqués à Glasgow sur l’Arundel Castle, équipages et matériel encore dans ses caisses, débarquent à Lagos.

Du 2 novembre au 16 décembre, les équipages assistent au montage des huit Blenheim dans l’immense usine de Takoradi. Et c’est le premier contact avec l’Air Marshal Tedder qui passe le 3 décembre en route vers le Moyen-Orient. Il était loin de penser à cette époque qu’il retrouverait les équipages français sous ses ordres en Égypte, puis en France pour la bataille finale.

Le 19 décembre, six Blenheim sont rassemblés à Maiduguri, un est en panne de frein à Lagos et rejoindra le 27 décembre alors que la piste de Kano a été fatale au huitième qui s’y est écrasé au décollage.

Nos formations sont donc à pied d’œuvre et à la suite du départ du lieutenant-colonel de Marmier, qui a mission de former en Égypte une escadrille de chasse qui prendra le nom d’Alsace, le 24 décembre est constitué le G.R.B. 1. Groupe de bombardement réserve n° 1, avec comme première escadrille, les six Blenheim qui sont à Fort-Lamy sous les ordres du capitaine Lager et comme deuxième escadrille les sept Blenheim qui sont à Maiduguri sous les ordres du capitaine de Saint-Péreuse. Sous le commandement du commandant Astier de Villatte, le premier groupe des Forces aériennes françaises libres, est né, parti des rives du lac Tchad, constitué par des vieux chevronnés du manche à balai et de tous jeunes poussins, par des réservistes, qui, il y a seulement quelques mois, étaient dans leurs pantoufles et des échappés des escadres dispersées, par de vrais aviateurs mais aussi par des marins, des biffins, des cavaliers, des chasseurs. Le groupe commence sa vie propre, l’esprit d’équipe construit déjà autour de lui des défenses que certains trouvent terriblement acérées, ce bloc dur pense à prendre comme emblème le rhinocéros, ce fonceur. Il foncera sur le chemin tracé avec un but : la France.

Les opérations de Koufra

Le 24 décembre, le G.R.B. 1, est mis à la disposition du colonel Leclerc pour appuyer la colonne qui, sous son commandement, doit attaquer Koufra et, si possible, l’occuper pour couper les communications par air entre l’Italie et l’Abyssinie. De la réussite de cette opération dépend la sécurité de la route Nigeria-Soudan-Égypte qu’empruntent les avions montés dans les ports de la côte Ouest et envoyés aux formations de la R.A.F. qui font face à l’aviation italienne en Abyssinie et en Lybie, cette route dont dépendra tout le Moyen-Orient, tant que l’Afrique orientale italienne n’aura pas été complètement conquise.

Les grandes lignes des opérations sont arrêtées, immédiatement il faut se mettre au travail :

– aménager le terrain d’Ounianga-Kébir qui servira de base à nos Blenheim ;

– acheminer le carburant les bombes, les munitions et les pièces de rechange à travers plus de 1.000 kilomètres de sable ;

– entraîner des équipages au bombardement et au mitraillage sur des champs de tir spécialement aménagés.

Cependant deux avions du groupe sont déjà dans la bagarre avec comme mission : reconnaître et photographier les deux centres d’appui italiens de Koura et de El Aouenat. Le 30 décembre, les deux avions partent par vent de sable, mais seul l’équipage Lager rentre avec des renseignements et des photographies qui permettront une préparation méticuleuse de l’attaque du terrain et du fort de Koufra, l’autre Blenheim, qui devait reconnaître El Aouenat ne rentre pas, il est considéré comme perdu. Ce n’est que fin février que le groupe aura la grande joie d’apprendre que, tombés dans le désert, leurs trois camarades ont été retrouvés par un avion italien, après cinq jours d’angoisse, de faim et de soif.

Le 25 janvier tout est prêt, aussi bien à Maiduguri, et à Fort-Lamy où les équipages attendent avec impatience, qu’à Ounianga-Kébir où les approvisionnements essentiels sont arrivés, en grosse partie à dos de chameau. En moins d’un mois a été réalisée une expédition qui aurait demandé six mois de préparation en temps de paix.

Le 30 janvier vient l’ordre de départ, les deux escadrilles rejoignent Ounianga, quatre Blenheim sont indisponibles, le groupe ne compte que 10 bombardiers pour l’opération proprement dite.

Et voici les derniers ordres du colonel Leclerc : l’aérodrome de Koufra sera attaqué et annihilé par la colonne motorisée, l’aviation n’interviendra que sur son ordre pour l’attaque du Fort El Tag. Cette intervention est prévue pour le 5 février au plus tôt.

Mais le 1er février à 17 h 30 coup de théâtre ; la patrouille britannique partie en éclaireur en avant de la colonne a été surprise par l’aviation italienne, le colonel Leclerc demande à l’aviation de débarrasser l’aérodrome de Koufra des avions italiens qui gênent sa marche d’approche. On travaille toute la nuit aux phares et à la lanterne tempête.

Le 2 février à 10 h 45 le groupe part pour sa première mission de guerre 1.200 kilomètres de vol au-dessus du désert sans points de repère.

Enfin des taches sombres au loin. C’est bien Koufra et sa palmeraie allongée du Sud-Ouest vers le Nord-Est. Les deux groupes de Blenheim se séparent et c’est l’attaque par sur- prise complète ; émotion du premier coup de feu. On avait signalé des attaques possibles de la R.A.F. en provenance de l’Est et voilà que ce sont les Français qui font la folie d’attaquer du Sud.

Par la suite, nous apprendrons que les Italiens affolés ont immédiatement pris leurs dispositions pour abandonner le terrain de Koufra ; la liaison normale Italie-Abyssinie est coupée, seuls des avions spéciaux à réservoirs supplémentaires pourront l’assurer ; il ne peut plus être question de continuer à renforcer par air les forces italiennes de l’Afrique orientale italienne, leur aviation ne pourra désormais que fondre dans la bataille. Au siège de l’Égypte et du Soudan succède le siège de l’Afrique orientale italienne.

Mais deux appareils ne reviendront jamais de cette mission et le désert gardera pour lui le secret de la fin tragique de leurs occupants.

Trois équipages ont donc disparu depuis l’arrivée du groupe en Afrique et encore s’en est-il fallu de peu que le Lysander sur lequel avait pris place le commandant Astier de Villatte, parti à la recherche de ses « poussins » ne subisse le même sort.

Le 10 février a lieu la dernière mission sur Koufra, les six Blenheim encore disponibles partent par mauvais temps pour attaquer le fort El Tag. Rien sur le terrain, il est complètement abandonné. La D.C.A. réagit assez faiblement et des casernes sont sérieusement endommagées.

Après cette opération, il ne reste plus d’essence, les bombes et les cartouches ont été consommées, tous les moteurs donnent des signes de défaillance. Les opérations de Koufra sont terminées pour le G.R.B. 1.

Mais le premier groupe des Forces aériennes françaises libres a chèrement payé :

– deux équipages définitivement perdus plus quatre tués, trois prisonniers, un mutilé ;

– quatre Blenheim perdus, quatre autres immobilisés sur le chemin du retour qui ne seront dépannés que plusieurs semaines plus tard, quatre avions seulement peuvent rejoindre Fort-Lamy et Bangui pour y être révisés.

Mais il n’y a plus d’aviation italienne à Koufra, la colonne qui se reforme à Ounianga pour reprendre l’attaque opérera désormais sans être soumise aux attaques continuelles des bimoteurs italiens, la liaison aérienne Italie-Abyssinie est pratiquement coupée. Le général de Gaulle sanctionnera cette action par la première citation accordée par lui à une unité de l’armée de l’air française encore au combat :

« Sous les ordres du commandant Astier de Villatte a participé aux opérations de Koufra. A réalisé de nombreuses missions de reconnaissance et de bombardements rendues plus difficiles par l’éloignement des objectifs. »

Campagne d’Abyssinie

Mais déjà l’on se bat en Abyssinie et le groupe se doit d’en être.

Incorporé au 203e groupe de la R.A.F., le G.R.B. 1 va continuer ses opérations offensives.

Le 24 mars, c’est la première mission sur l’Abyssinie. Marcos sera le premier objectif, puis Asmara, Adoua, Amba-Alaghi où se rend le duc d’Aoste, Debras-Thabor… Les terrains sont attaqués à la bombe, les convois pourchassés à la mitrailleuse le long des routes, au cours des très longues missions pour l’exécution desquelles la plus totale initiative est laissée aux équipages.

Les premiers jours de la campagne sont marqués par la première visite du général de Gaulle à ses soldats, visite qui donnera à tous une énergie nouvelle.

Le 7 avril, un Blenheim après un vol prolongé dans une profonde gorge saute une crête et surprend une compagnie italienne formée en carrée dans la cour intérieure d’un fort, elle rend les honneurs au drapeau ; les couleurs sont abandonnées à mi-hampe, c’est un sauve-qui-peut général, les glorieux vainqueurs du Négus s’empêtrent dans leurs longues pèlerines, les mitrailleurs de capot et de tourelle ont rapidement nettoyé la cour.

Le 13 mai on fête la première victoire du groupe : un chasseur C.R. 42 a été abattu.

Désormais, le groupe n’a plus qu’un seul objectif : Gondar ; les positions fortifiées de Chelga et le terrain d’Azozzo seront visités chaque jour.

Le 20 juin, premier vol de nuit, sur Azozzo atteint au lever du soleil ; la surprise est totale, ce n’est qu’au cinquième piqué que la D.C.A. se décide à réagir ; les hangars ont été touchés en plein et un trimoteur de transport Savoia 82, qui se croyait en sécurité dans une alvéole, a été incendié.

Le 14 juillet, le commandant Astier de Villatte est nommé lieutenant-colonel et commandant des Forces aériennes françaises libres du Moyen-Orient à Beyrouth. Le commandant de Saint-Péreuse prend le commandement du groupe par intérim, les missions se poursuivent méthodiquement, journellement le cercle se resserre.

Mais la prise de Gondar marque la fin de cette campagne passionnante par la nouveauté du terrain ; par la diversité des objectifs, par la grande liberté d’action qui devait fournir aux qualités d’improvisation et d’initiative des Français l’occasion de se donner libre cours. Les équipages encore jeunes à Koufra s’étaient endurcis, l’esprit d’équipe était né, le métier était entré et avait fini de forger l’instrument qui bientôt allait être engagé dans une des plus dures batailles de cette guerre. Mais il avait fallu encore payer des leçons très durement : six morts s’ajoutaient à la liste déjà trop longue des disparus.

Et du Caire, le général de Gaulle envoyait ses félicitations au groupe et lui décernait sa deuxième citation :

« Sous les ordres du commandant Astier de Villatte, a effectué plus de 50 missions de reconnaissance, bombardements, attaques de convois, prises de vues photographiques dans des conditions très difficiles à une très grande distance de sa base. A notamment participé aux opérations de Bahar-Dahr, de Debareth et de Chilga dans la région du lac Tana. »

Mais les territoires du Levant venaient d’être libérés et déjà le groupe qui a rejoint Damas, s’apprêtait sous son nouveau nom de groupe « Lorraine » à soutenir dans le ciel de Lybie le renom glorieux des Ailes françaises.

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 6, mars 1948.