Sabotages en Tunisie

Sabotages en Tunisie

Sabotages en Tunisie

La Régence est aujourd’hui en proie aux troubles, aux sabotages. Il y a un peu plus d’une décade, elle connaissait aussi l’agitation clandestine et les sabotages. Mais ceci était alors bienfaisant. Les forces de l’Axe en recevaient, en dépit des fureurs et de la répression des Hautes Autorités civiles et militaires d’alors, des coups très graves.
Et si le maréchal Rommel perdait de jour en jour la bataille du ravitaillement – celle sans laquelle la valeur des troupes reste vaine – c’était pour une bonne part dû à l’action des saboteurs de la France Libre. En moins d’une année, ceux-ci envoyèrent par le fond une bonne douzaine de bateaux de ravitaillement, dûment sabotés. Ceux qui ne faisaient pas escale en Tunisie étaient signalés à Malte et remis aux soins attentifs des bateaux et des avions de la Royal Air Force. Pour le seul mois d’octobre, l’Afrika-Korps ne devait recevoir que 7.000 des 15.000 tonnes de ravitaillement embarquées, 20 des 55 canons et 80 des 500 véhicules impatiemment attendus pour attaquer Tobruk, opération qu’il fallait pour cette raison différer sans cesse.
Cette équipe de saboteurs d’élite avait à sa tête le commandant Breuillac. Inscrit à Londres dès juin 1940, il fut, après la découverte de ce réseau, chassé de la Tunisie et de l’armée. Capturé en France à nouveau après avoir créé le réseau Lucas, il put au bout de 14 mois de prisons françaises, s’évader par l’Espagne. Il est devenu le général de division Breuillac, membre éminent de l’association.
Il était juste et nécessaire, en dépit de la très grande modestie de ce chef éprouvé et de ses compagnons, que nos membres apprennent par la revue, dont c’est le rôle, comment dès 1940 une poignée de Français Libres héroïques damaient le pion aux ennemis du pays, en ce coin de l’Empire.

– Mon Commandant, un monsieur demande à vous parler. Comment s’appelle-t-il ?
– Monsieur Mounier. Il dit qu’il est officier de réserve. Amène-le.
Et le planton indigène s’en fut chercher le visiteur.
C’est ainsi que le 4 septembre 1940, à la Kasbah de Sousse, dont la masse imposante domine la ville indigène, toute grouillante d’une foule parlant haut et sentant fort, le lieutenant de réserve André Mounier, récemment démobilisé, fut mis en présence du commandant Breuillac, chef d’état-major du général Duclos, commandant le groupe de subdivisions Sousse-Gabès.
Mounier entra : 30 ans, paraissant moins que son âge et surtout donnant l’impression d’un homme énergique et dynamique, rayonnant d’intelligence.
– Je suis avocat à la Cour de Tunis ; ex-lieutenant au 1er Étranger de cavalerie. Je passe le samedi et le dimanche à Sousse chez mon beau-père, le colonel en retraite Cretin, et le reste du temps à Tunis…
– Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite ?
– Je viens, Mon Commandant, vous inviter au baptême de mon fils…
– Comment ?… Mais vous ne me connaissez pas… Vous arrivez aujourd’hui dans mon bureau… Vous m’invitez… expliquez-vous ?
– Certes, Mon Commandant, vous ne me connaissez pas – mais, moi, je vous connais. Je sais qui vous êtes et je me permettrai de vous le prouver. Vous étiez au G.Q.G. en France… Le 25 juin vous n’avez pas admis l’armistice et, ayant arraché avec beaucoup de difficultés une autorisation de passer en Afrique du Nord, vous avez été arrêté dans la nuit du 25 et incarcéré pendant plusieurs heures à la citadelle de Perpignan, pour avoir donné l’ordre à un navire chargé de personnel et de matériel d’appareiller pour l’Afrique du Nord. Le transport a été interdit mais le bateau est cependant parti emportant du matériel et du personnel embarqués clandestinement… Relâché faute de preuves suffisantes, vous êtes allé trouver Noguès le 29 juin, à Alger, pour le décider à continuer la lutte… Au cours d’une entrevue, dont l’histoire fera état plus tard, et malgré tous vos arguments puissants, il a refusé… Envoyé à Casablanca comme chef d’état-major de la division pour remplacer le colonel Gandre, vous avez tenté, seul, de faire passer le Maroc dans le camp des Alliés… Vous avez été dénoncé et une information judiciaire a été ouverte contre vous. Noguès vous a chassé du Maroc et vous a envoyé en Tunisie par mesure disciplinaire… Mes renseignements ne sont-ils pas exacts ?
Le commandant est interloqué…
En effet, tout cela est vrai. Pourtant il s’est bien promis, depuis son expulsion du Maroc, le 26 juillet 1940, de ne plus laisser libre cours à ses sentiments. Et voici qu’un officier de réserve, resté en Tunisie depuis septembre 1939, est au courant de son odyssée…
Oui, après avoir été relâché de la citadelle de Perpignan, il est parti de Port-Vendres le 26 juin. Dès son débarquement à Oran, il a gagné Alger par avion et le 30 juin, au cours d’une audience mouvementée mais combien décevante avec le général Noguès, il a tenté de persuader celui qui était alors le commandant du théâtre d’opérations nord-africain de continuer la lutte ; – celle-ci est désormais impossible dans une métropole réduite à l’impuissance et livrée à l’occupation. Noguès n’a trouvé que de mauvaises raisons pour masquer son attentisme. Il semble que son poste de résident au Maroc lui importe seul. Il préfère obéir, C’est plus sûr… Matériellement…

Le général Breuillac (RFL).

Le 1er juillet, Breuillac, devenu chef d’état-major à Casablanca a fait la même démarche auprès du général François avec un semblable insuccès. Pourtant, il a déclaré au commandant supérieur des troupes du Maroc : « Vous n’avez pas besoin de moi, je ne serai qu’un secrétaire de plus… envoyez-moi en mission aux États-Unis.
En Afrique du Nord, nous pouvons lever les effectifs de nombreuses divisions… Il faut qu’on le sache en Amérique pour qu’on nous apporte une aide matérielle. Envoyez-moi en mission en Amérique ou bien en Espagne ; dans ce pays, il faut entreprendre de lutter contre l’influence allemande et gagner l’opinion espagnole à l’idée de neutralité, quand nous reprendrons les armes. Mais il faut agir… ».
Peine perdue !
Cependant le commandant Breuillac ne tarde pas à recueillir des adhésions à ses projets. On lui offre des concours tant civils que militaires, on propose de faire des achats d’armes, etc., mais ayant été dénoncé à Vichy, un télégramme de Noguès prescrit l’ouverture d’une information judiciaire et, le 26 juillet il est muté d’office en Tunisie.
Cela, c’est le passé.
Mounier et le commandant se sont aussitôt compris. Dès cette première entrevue ils sont décidés à travailler ensemble pour la cause française.
La Tunisie
La Tunisie est encore sous la rémanence du coup de foudre du 25 juin 1940. Pendant neuf mois elle avait vécu dans l’attente d’une campagne victorieuse en Tripolitaine. Six divisions et de très nombreuses autres unités étaient stationnées sur la ligne de Mareth et ses avancées. Le mot d’ordre était l’offensive et nul doute que la valeur des troupes d’Afrique aurait facilement eu raison des neuf divisions italiennes qui défendaient la frontière libyenne. Brusquement on a connu les désastres de France, sans les avoir vécus et partant sans les comprendre. Les dix jours de campagne contre l’Italie furent marqués seulement par des bombardements aériens sporadiques. Avant même d’avoir croisé le fer, est venu l’ordre de capituler. Une démobilisation hâtive vient de renvoyer dans leurs foyers des hommes dont on devine les sentiments… À Tunis, le consul d’Angleterre est assiégé de demandes : qu’un navire britannique soit en rade et il emportera vers Malte des centaines de volontaires, mais il n’y a pas de bâtiments et tout de suite l’ordre arrive de fermer ce consulat et de rapatrier son personnel. Seul le sous-marin français le Narval quittera spontanément le port de Sousse et rejoindra la flotte britannique, emmenant le capitaine Robert, du 1er régiment de cavalerie (1).
Dans cette atmosphère de stupeur et d’indignation explosent les clameurs de la colonie italienne. Celle-ci compte 90.000 Siciliens ou Calabrais d’un milieu social modeste.
Étrangement soumis à la souveraineté française durant la « drôle de guerre », ils sont mis brusquement devant les perspectives d’une victoire inouïe. « Tunisia a noi ! » hurlent-ils aux oreilles des 100.000 Français de la Régence et les bagarres d’éclater partout. Périodiquement on fait courir le bruit d’une arrivée triomphale du Duce. L’ordre maintenu vaille que vaille, mais les incidents vont désormais éclater à la moindre occasion et l’arrivée d’une commission italienne d’armistice à Tunis et à Gabès n’est pas pour apporter le calme.
Durant l’été 1940 le climat était donc favorable au recrutement d’un mouvement de résistance, mais l’action dissolvante du gouvernement de Vichy n’allait pas tarder à s’exercer. La mystique d’un général infaillible trouvait déjà des zélateurs, d’autant plus disposés à obéir qu’on leur demandait l’inaction. Chaque mois verrait ainsi s’amenuiser le désir de secouer le joug ennemi. L’explosion de fureur de juin 1940 ne fut qu’un feu de paille, et, si la Tunisie demeurait violemment italophobe et certainement anti-allemande, elle serait trop sagement attentiste.
Bref, le commandant Breuillac et Mounier allaient trouver des sympathies, mais dès qu’il leur fut possible de passer à une action concrète bien peu acceptèrent la loi du risque.
Les débuts de l’action
Le dimanche suivant leur entrevue, Mounier avait repris contact avec le commandant et ils avaient passé en revue tout ce que deux hommes seuls pouvaient entreprendre.
Recruter des porte-parole et prêcher le refus d’admettre la défaite était à la fois le plus urgent et le plus facile.
Ils vont donc contacter des amis et peu à peu répandre les premières consignes lancées de Londres.
Le poste occupé par Breuillac lui permet de visiter les unités que l’armistice nous conserve encore. Partout il répète que l’Allemagne perdra fatalement la guerre, car elle n’a pas conquis l’Angleterre. L’automne est venu, amenant brouillard, pluie, tempêtes sur la Manche… L’invasion, si invasion il doit y avoir, est remise au printemps 1941… L’occasion est manquée d’envahir un pays désarmé…. en 41 l’Angleterre sera forte et le débarquement repoussé.
Il fait des conférences sur la campagne de mai 1940 dans le Nord, des causeries aux jeunes, en particulier à l’association « Les Jeunes de l’Empire ». Il les termine chaque fois par une invitation à relever la tête. Rien n’est perdu, la victoire finale sera nôtre. Il parle et il agit.
Il camoufle sous son bureau, dans une cave dont la porte sera murée de nuit par un adjudant d’artillerie sûr, 60 mitrailleuses et 3.000 cartouches par arme.
En même temps il étudie avec Mounier le moyen d’apporter une aide quelconque à l’Allié britannique. La guerre se poursuit en Libye, à 2.000 kilomètres de la Tunisie et les Italiens ne tarderont pas à subir la déroute de Sidi el Barrani. Or, l’indispensable ligne de communications qui relie l’ennemi à la Sicile et à Naples longe les côtes tunisiennes. Au petit jour on aperçoit, de la pointe du cap Bon, les convois qui viennent de franchir le détroit de Sicile à la faveur de l’obscurité. Ils cabotent ensuite dans nos eaux territoriales et dans l’après-midi on les distingue s’écartant des hauts fonds des îles Kerkennah et dépassant Sfax. Très souvent un navire vient chercher refuge à Sousse, Sfax, voire même à la Goulette. Il reste l’a plusieurs jours, fait plusieurs faux départs et enfin disparaît durant une nuit.
La flotte d’Alexandrie étant absorbée par la protection des convois de Grèce, la Méditerranée centrale dût être laissée sous la seule surveillance des sous-marins et des avions de Malte, d’ailleurs assez peu nombreux.
Leur action fut pourtant assez violente pour arrêter à deux reprises le trafic italo-allemand en raison des lourdes pertes infligées à plusieurs convois de Tripolitaine et à leurs escortes.
Le haut commandement britannique, trompé par l’ampleur même des pertes que ses forces légères avaient réussi à infliger au tonnage ennemi, depuis juin 1940 (près de 500.000 tonnes) sous-estima l’importance des renforts débarqués en Lybie. Or, beaucoup de ces bâtiments naviguant isolément et plusieurs convois avaient su mettre en défaut la surveillance anglaise et les divisions de l’Afrika-Korps envoyées en Tripolitaine permirent à partir du 2 avril 1941, la foudroyante contre-offensive de Rommel.
S’il était possible de renseigner minutieusement l’amirauté anglaise sur ce trafic incessant ! – S’il était possible de saboter les bâtiments durant leur relâche dans nos ports !
S’il était possible de recruter un réseau d’agents indigènes pénétrant en Tripolitaine et glanant tout ce qui se dit et se fait dans les arrières ennemis, renseignant sur les arrivées de troupes, de chars, d’artillerie, sur les renforts allemands. Quelle magnifique occasion d’aider les Alliés dans leur lutte pour une victoire qui doit être commune !
Mais ces possibilités sont, hélas, suspendues à la nécessité d’une prise de contact et le contact ne peut être pris qu’à Malte !
Il faut aller à Malte y mettre au point un plan d’action et obtenir les moyens de transmissions nécessaires, appareils radios, codes, etc.
On y connaît d’ailleurs quelqu’un, car les officiers de liaison anglaise qui étaient à Tunis en 1939-1940, sont là-bas et l’on sera tout de suite d’accord.
Mounier et son ami, l’avocat Perrussel, décident donc d’acheter un petit bateau et de tenter le coup d’audace d’une traversée de cent quatre-vingt-sept milles, soit 348 kilomètres, sur des eaux constamment sillonnées par des bâtiments ennemis et survolées par d’incessantes reconnaissances aériennes… sur cette mer que Mussolini qualifie orgueilleusement de « Mare Nostrum ».
Pour cela il est nécessaire de posséder des cartes marines, un compas… et l’on met des semaines à se les procurer ; enfin une première tentative peut s’effectuer en décembre 1940. Mounier avec Lhuile et un officier de marine de réserve, Verdier, partent de nuit sur une barque à voile. Ils s’aperçoivent très vite qu’ils n’arriveront jamais et rentrent à Sousse, heureusement sans incident.
On achète alors un petit moteur d’occasion ; litre par litre on se procure du carburant et on repart en janvier. Cette fois c’est le succès. Après deux jours et deux nuits de traversée, Malte est atteint. Dès que la terre est en vue, on hisse un drapeau tricolore et sagement on attend qu’un patrouilleur vienne reconnaître cet étrange bateau.
Les trois hommes sont choyés durant 15 jours. On munit Mounier de deux postes émetteurs-récepteurs en valise, de rechanges, de codes, voire même de bicyclettes, bref, de tout ce qu’il faut pour équiper un réseau complet.
Un sous-marin les ramène ensuite au nord de Sousse, près du village d’Hergla. Coltinant de nuit et d’abord dans l’eau leur matériel, ils arrivent vers 2 heures du matin chez le commandant Breuillac, qui désespérait de les revoir. Tout de suite on entrepose le chargement au domicile de Breuillac, où il sera en sûreté car personne n’y met les pieds.
Le réseau va dès lors pouvoir fonctionner, son recrutement est depuis longtemps achevé.
Perrussel et Mounier ont trouvé des amis à Kelibia, dans le Cap Bon, dont la propriété se prête admirablement à l’installation d’un poste de guet.
Désormais toute apparition de navire sera notée. Un message indiquant les caractéristiques du bâtiment, sa route, sa vitesse, etc. sera sur le champ transmis par radio à Tunis. Peu après un autre poste sera installé à Monastir… chez le juge de paix Surin. Puis un autre à Sfax, chez le contrôleur civil adjoint Gantés. Les convois ennemis seront donc suivis presque heure par heure et les informations retransmises de Tunis à Malte.
Aucun passage n’échappera plus à l’observation.
Pour installer le poste de Tunis, Mounier et Perrussel ont eu l’idée d’un magnifique camouflage. Ils ont créé, puis déclaré suivant toutes les règles une « Société d’Études et de Pêcheries », au capital de quelques dizaines de milliers de francs, dont les souscripteurs sont tous des sympathisants. L’époque est à la mise en valeur de toutes les ressources alimentaires de la Régence, quoi de surprenant si plusieurs personnes ont eu l’initiative de vouloir développer la pêche ? La société est agréée, elle aura pignon sur rue : un bureau au n° 6, rue Es Sadikia, à moins de 100 mètres de la résidence, où l’amiral Estéva fulmine contre le gaullisme militant.
Étrange société, dont les administrateurs usent abondamment de permis de circulation et même d’allocations d’essence, mais dont la pisciculture n’est pas le fort ! – Oui, mais cela justifie l’existence d’une camionnette et aussi d’un bateau ! Le secrétaire général en est Gaudioz – il est assisté de Derome.
Le local de la rue Es Sadikia sert, en outre, de boîte aux lettres. Une employée reçoit les quelques « clients » de la « Société ». C’est Mme de Caumont qui, malgré une affection pulmonaire du second degré, n’a pas hésité à jouer le personnage. Elle chiffre aussitôt les messages et les porte au radio Attias, qui officie dans une buanderie, installée comme dans toutes les maisons tunisiennes, sur la terrasse de l’immeuble. Chaque appartement dispose ainsi d’un édicule, d’où l’on découvre un fouillis d’autres terrasses et la forêt des antennes d’honnêtes récepteurs.
Le cabinet d’avocat que Mounier partage avec un confrère, est attenant au bureau de la « Société » et une porte de communication les relie. Le confrère est horriblement « Maréchal, nous voilà ! » et Mounier donne ses consultations entouré d’une iconographie très « Révolution Nationale ». À 6 heures du soir, quand le cabinet se vide, il passe dans la pièce voisine dont le seul ornement est une carte marine des côtes…
C’est là que, chaque soir, Mounier et Breuillac se retrouvent et mettent au point les dispositions à prendre.
La carte de Tripolitaine est dans le coffre-fort. C’est au capitaine Rocolle, de l’état-major du commandant supérieur, qu’il appartient de la meubler de signes conventionnels. Rocolle est en effet chargé des renseignements terrestres, dont il adresse d’ailleurs l’essentiel au S.R. local, car le S.R. français n’a pas admis la défaite et il a repris son travail souterrain, Washington en bénéficiera par des canaux mystérieux.
Avec l’accord du commandant Niel, du S.R., plusieurs officiers d’affaires indigènes du Sud-Tunisien ont découplé des émissaires en Tripolitaine. Bientôt tout ce qui débarque à Tripoli et prend la route de Cyrénaïque, camions, artillerie, chars, matériels de toutes sortes, est recensé régulièrement, et les indications parviennent inscrites à l’encre sympathique sur des paperasses officielles.
Aux environs de Sfax opère, sous le pseudonyme de Lepetit, un véritable moine soldat, le capitaine… Pour échapper totalement à l’attention il s’est cloîtré dans une bicoque isolée, dont il ne sort que la nuit, tuant ses journées à lire des œuvres de philosophie ou d’exégèse et à prier. Vêtu en arabe et parlant parfaitement leur langue, il est la clé de voûte du réseau de renseignements indigènes.
Malte ne tarde pas à prodiguer les messages de félicitations pour la précision et la rapidité avec laquelle le commandement britannique lit désormais dans le jeu adverse.
Et, lorsque le général allemand von Thoma fut, en 1942, fait prisonnier par le général Montgomery, il fut très étonné de voir à quel point les Britanniques étaient au courant de la situation italo-allemande.
Il déclare :
« Au lieu de me poser des questions, Montgomery m’indiqua l’état de nos forces, de leur approvisionnement et leur dispositif – je fus stupéfait de l’exactitude de ses renseignements, particulièrement en ce qui concernait nos déficiences et les pertes de notre flotte. Il paraissait en connaître autant sur nos positions que moi-même ! »
Une fois par mois, un sous-marin anglais vient prendre liaison et emporter les documents, cartes, plans, photos agrandies, établis par Rocolle et le capitaine X… – Le point de contact est toujours le même. Le submersible émerge vers 22 heures, à trois milles de la côte, au nord de Sousse et à l’aplomb d’Hergla. La manœuvre a lieu de la manière suivante : Mounier, Vernier et Breuillac embarquent vers 5 heures du matin sur une barque de pêche dans le port de Sousse, après s’être déguisés en pêcheurs chez le beau-père de Mounier. Toute la journée ils croisent au large de Sousse, faisant mine de pêcher, car les garde-côtes surveillent le littoral. Munis de sandwiches et d’oranges, ils attendent 22 heures et, grâce à la science nautique de Verdier, viennent se poster au point convenu à la tombée de la nuit.
Le sous-marin reste environ trois heures sur place pour recharger ses accumulateurs. Pendant ce temps-là le matériel amené par les Anglais est mis dans la barque et on tient conseil dans le poste des officiers. Feuillets de renseignements, fiches, cartes, plans divers, tout est mis au point et on prépare le travail des jours suivants.
Un jour de mars, une catastrophe manque de se produire. Le sous-marin émerge presque sous la barque. Son avant est littéralement arraché et plusieurs heures seront nécessaires aux charpentiers du submersible pour mettre l’embarcation en état de rentrer à Sousse.
Les techniciens des deux côtés s’étaient surpassés, la précision du point était obtenue à un mètre près.
Les sabotages
Si les convois, même escortés, et les bâtiments de guerre légers constituaient une proie certaine pour les avions et les destroyers britanniques prévenus par radio… d’autres navires ennemis isolés sillonnaient la Méditerranée et échappaient en grande partie aux guetteurs de la côte tunisienne – c’étaient les bateaux ennemis qui venaient relâcher dans les ports de la Régence pour prendre livraison de denrées cédées par Vichy : minerai de fer, ravitaillement de tous ordres, alfa, etc.
Ce trafic s’écoulait alors entre Tunis, Sousse et Sfax d’une part, la Sicile et Naples de l’autre.
Et nous empruntons les renseignements suivants à la remarquable étude de M. Marc Benoist, secrétaire de l’Académie de marine dans la Revue Maritime de mai 1949 :
« Sur ces parcours, les traversées sont courtes – À vol d’oiseau, on compte 70 milles entre le Cap Bon et la côte sicilienne – Trapani-Bizerte – 170 milles, Naples-Bizerte : 340 milles.
Les durées de traversée pour les bateaux de charge marchant à huit ou dix nœuds sont environ de dix-sept à vingt-deux heures pour le trajet Trapani-Bizerte, de trente-cinq à quarante-quatre heures pour le trajet Naples-Bizerte. Si certains parcours pouvaient être effectués à grande vitesse exclusivement la nuit, la grande majorité des autres exigeaient des heures de jour et de nuit, certains même demandaient près de deux jours et deux nuits à la mer comme le parcours Naples-Bizerte à huit nœuds. »
Les bâtiments de charge naviguant à petite vitesse, qui voulaient échapper à la surveillance aérienne et sous-marine, devaient calculer leur marche pour effectuer la dernière partie du trajet de nuit, donc arriver au petit jour dans le port de Tunisie où ils devaient prendre une cargaison et, celle-ci embarquée, appareiller dès le début de la nuit pour être le plus près possible de la côte sicilienne, au lever du jour suivant…
Dès le mois de janvier 1941, Mounier demande des engins de sabotage et des explosifs pour s’attaquer à ces navires qui, en majorité, font leur trafic impunément – La plupart viennent à la Goulette, en raison de la longueur de ses quais (1.537 mètres). – Certains vont à Sfax un petit nombre à Sousse.
Une fin de non-recevoir accueille cette demande. Les Britanniques justifient leur refus par la crainte de représailles en France si des navires sont ainsi détruits dans un port tunisien. En fait, ils manquent encore de confiance dans ces deux Français, dont l’un est un avocat et l’autre un officier d’état-major de l’armée de terre par surcroît.
Mais, tenaces, Mounier et Breuillac reviennent à la charge à chaque liaison du sous-marin. À chaque conseil de guerre, ils mettent en avant des arguments, qui finissent par devenir décisifs, l’engin de sabotage choisi permettant de laisser l’ennemi dans l’incertitude sur la cause de la destruction des navires et supprimant l’éventualité de représailles.
Enfin, en mars 1941, les Anglais donnent leur adhésion de principe au projet.
Un voyage clandestin à Malte du commandant Breuillac va permettre de les convaincre définitivement et de rapporter les mines magnétiques et les engins indispensables.
Cette liaison est à d’autres égards indispensable, car, dès janvier, le commandant Breuillac a demandé à entrer en contact avec le général de Gaulle ou l’un de ses représentants directs pour soumettre au chef de la France libre un plan d’action, applicable dans l’hypothèse d’un débarquement allié en Tunisie. Ce plan doit, en effet, s’insérer dans un cadre d’ensemble. Il s’agit de prêter main-forte aux Britanniques, quand ils auront les moyens de saisir des bases stratégiques, aussi nécessaires à la conduite de la guerre que la Tunisie septentrionale. Bref, le plan s’inspire de préoccupations identiques à celles du comité des Cinq et du colonel Jousse, quand ils préparèrent le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942.
En Tunisie, toutefois, le problème est plus facile car l’adhésion de la population française est acquise. Seuls quelques chefs veules pourraient tenter de s’opposer à la rupture avec Vichy et à l’accueil des Alliés. La présence d’un noyau d’officiers décidés et d’un groupe de résistants arracheraient, s’il le fallait, la neutralité des hésitants.
Le plan est mis sur pied – les groupes organisés.
Le commandant Breuillac est en garnison à Tunis depuis le 1er février, où son chef, le général Jurion, a été nommé adjoint au commandant supérieur. Le général Jurion a remplacé le général Duclos, limogé par Vichy à la demande des Italiens, à la suite d’une lettre un peu dure adressée à la commission d’Armistice. Le général Jurion, dont un fils a été tué au feu en 1940, est un germanophobe avoué (2). Il estime son chef d’état-major et lui accorde une permission de 15 jours dès qu’elle est sollicitée.
– Où allez-vous vous reposer ? – lui demande-t-il simplement.
– Je vais faire un peu de tourisme, visiter la Tunisie, je camperai et ferai des photos, répond Breuillac.
Il ne faut pas, en effet, qu’on puisse retrouver plus tard sa trace par des fiches d’hôtel et cette précaution, comme on le verra, n’était pas superflue.
Londres, cependant, a répondu que « l’officier de Tunisie » devrait se tenir prêt à partir en quelques heures dès le reçu d’un ordre spécial.
Brusquement, un vendredi à midi, un message radio parvient de Tunis : le sous-marin H.M.S. Utmost viendra le lendemain samedi, à 22 heures, au large de Sousse, endroit convenu, et emmènera le commandant à Malte, où le rejoindra un envoyé du général de Gaulle, arrivé du Caire par voie aérienne.
Le commandant prend le train aussitôt pour Sousse et, à 5 heures du matin, avec Mounier et Verdier ils partent en mer. Leur barque porte en haut du mât, au-dessus de la voile, un croissant d’étoffe rouge. C’est le signal de reconnaissance.
La journée est interminable, les heures s’écoulent lentes, monotones… sous un soleil déjà chaud et sur une mer plate… ils réfrènent leur impatience. Enfin, la nuit… À 22 heures, le sous-marin émerge dans un grand ruissellement ; on monte à bord. On échange les renseignements, divers objets et, tandis que les deux autres regagnent Sousse dans la nuit, l’Utmost plonge à 5 heures avec le civil à bord, « Master Billard », ainsi que les Anglais on appelait le commandant dès le début et ainsi qu’il se nommera plus tard en France dans le réseau Lucas (les deux premières lettres de son nom en anglais).
Et tout de suite il se trouve dans une ambiance « d’équipe » magnifique. Un équipage jeune où chacun fait son service avec conscience, mais avec gaieté dans une discipline affectueuse. – Les officiers et les marins ne forment qu’un seul bloc, soudé par les dangers encourus en commun, les fatigues et les espoirs partagés – trois jours de repos à Malte et 12 jours et 12 nuits en croisière de guerre…
Billard est immédiatement adopté par tous.
Le submersible parvient à bon port après trois jours de traversée dont deux nuits en surface, sans autre incident que plusieurs plongées « en catastrophe », lorsque le périscope prudemment sorti verra surgir des avions ennemis au ras de l’eau.
L’aviation allemande, basée en Sicile, fait des balayages incessants à basse altitude entre cette ville et Tripoli.
L’Utmost finira par trouver ainsi sa perte en 1942, mais il l’aura fait payer cher à la Régia Marina ! Au cours de ce voyage de Billard, le capitaine de l’Utmost fait don au Français de la goupille de la première torpille, qui a détruit en 1940 un bâtiment de guerre italien et, en arrivant à Malte, le pavillon noir à tête de mort est hissé sur le kiosque : il porte déjà 12 barres blanches, une par attaque victorieuse…
Malte apparaît éblouissante au lever du soleil qui dore ses pierres patinées. La vieille cité dort encore, car toutes les nuits elle est secouée par des bombardements aériens d’une puissance et d’une brutalité inouïes. Mais, ce matin, seuls se font entendre les claquements secs des coups de carabine, tirés du haut du kiosque sur les mines flottantes, semées chaque nuit dans la passe par les avions ennemis.
Puis c’est le silence total, sur une mer étrangement calme… le sous-marin glisse lentement – on entre à La Valette.
Quand on accoste quelques instants plus tard, Billard ne verra que maisons effondrées et cratères énormes. La ville, son port, le bassin des sous-marins, les terrains d’aviation sont visés chaque nuit par les avions ennemis, qui éclairent avec leurs bombes au phosphore, les objectifs. Mais le moral est magnifique.
Billard est admirablement reçu par le colonel X… et ses officiers, qui sont logés dans une petite villa de la banlieue. Chacune des quatre soirées passées au mess se termine sur la terrasse. Les Anglais, en grande tenue et leurs femmes en robe du soir, assistent au bombardement et au feu d’artifice multicolore des tirs de D.C.A. sans rompre une conversation mondaine. « Tenacity et Cant », toute l’Angleterre !
C’est qu’il faut réduire Malte, ce tremplin d’où s’envolent les avions destinés à attaquer les convois de Libye, ce port où s’abritent les forces légères et les sous-marins qui infligent des pertes si nombreuses aux transports italiens et à leurs escorteurs.
Les Allemands décident d’y parvenir au moyen de l’aviation. La flotte aérienne du maréchal Kesselring, prélevée sur le front Est, est amenée sur le théâtre méditerranéen.
Dès qu’elle est concentrée, 700 appareils en Italie méridionale et en Sicile et plus de 200 en Tripolitaine, l’attaque commence et va se poursuivre sans un seul jour d’interruption jusqu’en 1942 – les aérodromes, l’arsenal, le port sont visés. – Certains jours : 16 alertes… certains mois : 7.000 tonnes de bombes…
En dehors des installations militaires, 10.000 maisons sont détruites.
La résistance de Malte mérite l’admiration.
Dès le lendemain, Billard entre en conversation avec le lieutenant-colonel des Essarts, venu du Caire en avion. Il est envoyé par le général de Gaulle, dont il va devenir sous peu le sous-chef d’état-major.
Des Essarts est porteur d’une lettre personnelle du général, disant en particulier : « Prenez le plan que vous remettra le commandant Breuillac, dans lequel j’ai toute confiance ».
Les deux hommes mettent au point les détails d’une action éventuelle dans la Régence, et les Anglais, enfin acquis aux projets de sabotages, confient le matériel nécessaire au commandant Breuillac.
Le retour en Tunisie s’effectue de nouveau par l’Utmost mais le sous-marin passe une journée de plus en plongée, car on ne trouve pas la barque de Mounier et de Verdier au rendez-vous. Le lendemain soir l’embarcation est à l’endroit convenu. Mounier et Verdier affirment avoir été là dans la nuit précédente… À qui revient l’erreur ?
Chacun avait fait le point exactement !
On transborde les engins de sabotage. La voiture de l’ingénieur des ponts et chaussées Tixeron stationne le long du rivage et se remplit de caisses. En route pour Tunis !
Mounier a déniché, près du parc du belvédère une villa isolée, dont le commandant Breuillac est devenu locataire depuis sa mutation à Tunis. Il y a une très vaste cave où l’on abritera plus tard les fûts d’essence, épaves des navires coulés que la mer commence à rejeter, avec de nombreux cadavres un peu partout sur les côtes. Il y a de plus six grandes pièces dont Breuillac n’occupera que deux. Le reste devient peu à peu un arsenal et une poudrière… Il y a des râteliers d’armes dans les placards et des caisses d’explosifs sous les meubles. Mais depuis longtemps on sait qu’on dort très bien sur un volcan !
Au retour de son expédition, Billard-Breuillac va saluer le général Jurion et se montre aussi prolixe sur son voyage que vague sur son itinéraire. Puis il décide avec Mounier d’utiliser les trois jours de permission qui lui restent pour aller tâter le pouls de l’opinion d’Alger.
En outre, on va s’efforcer d’étendre le réseau et de constituer un quadrilatère à relations instantanées : Tunis, Alger, Rabat, métropole. Le commandant emporte dans ce but un poste émetteur portatif dans une valise et un code.
Le commandant Breuillac passe donc à Alger le dimanche et le lundi de Pâques 1941.
Après avoir tenté vainement de contacter des personnes que l’on estimait sympathisantes, il se rend au restaurant le « Paris », centre de toutes les intrigues algéroises, où d’ailleurs les « conjurés » du 8 novembre 1942 auront, un an plus tard, de fréquents rendez-vous. Au « Paris » on lui chuchote qu’un avocat local est acquis au gaullisme.
Le commandant Breuillac va le trouver dès le début de l’après-midi. Maître Billecard deviendra plus tard aide de camp du général Bouscat et trouvera la mort au-dessus de Toulon, alors que son escadrille bombardait le port à basse altitude, peu avant le débarquement allié.
Breuillac se présente sous le nom du capitaine Dusseigneur et Billecard vient à lui, la main tendue en lui disant : « Je vous connais très bien, vous êtes le fils du général Dusseigneur… j’ai dû vous rencontrer sur les terrains d’aviation… ! »
Le quiproquo est vite dissipé bien que le visiteur ne se démasque pas, et à demi-mots, Billecard est mis au courant du but de la visite.
L’avocat est tout de suite acquis aux propositions des « Tunisiens ». Il va s’efforcer de créer un réseau local. Toutefois, il ne peut pas prendre de suite livraison d’un poste. Il lui faut d’abord trouver un radio et un chiffreur… On convient donc que, de retour à Tunis, le commandant donnera une adresse où le poste et un code seront entreposés.
Malheureusement, lorsque le réseau sera disloqué fin juin, Billecard n’aura pas encore donné signe de vie.
Alger est au demeurant très noyauté par la Légion et l’opinion publique entend sans cesse des affirmations du genre de celle-ci, recueillie par Breuillac. Son interlocuteur est un ancien camarade rencontré par hasard :
– Jamais les Américains ne viendront, ils ont compris. Après 1918, on ne leur a jamais payé leurs stocks de guerre, ils se foutent de nous et resteront chez eux ! ! !…
– Vous avez tort, leur répond Breuillac, moi, je joue l’Américain gagnant sec.
Propagande, inertie, souci des intérêts particuliers. Alger plus que Tunis est rigoureusement attentiste.
Sabotages et renseignements
Au retour d’Alger, Breuillac s’empresse de mettre au point avec Mounier la technique des sabotages. Il s’agit d’abord de déchiffrer un document qui porte le nom intraduisible « opactif ». C’est la notice d’emploi de l’engin de destruction : Il faut d’abord bourrer d’un explosif alors peu connu, le fameux plastic, une calotte en tôle ayant 30 centimètres de diamètre. Après, on obture la base de la calotte par un disque pourvu d’une couronne d’aimants. Un allumeur à réaction chimique est finalement vissé pour provoquer l’explosion, trois, six ou douze heures plus tard.
Cet engin est destiné à être porté au cou par un nageur grâce à des sangles ad hoc. Le nageur doit s’approcher clandestinement du navire ennemi, poser le long de la coque la calotte. Elle y demeurera collée par les aimants et le plastic fera son œuvre au bout du délai calculé ! Les inventeurs recommandent de poser cette ventouse d’un nouveau genre à un mètre au-dessous de la flottaison et à l’aplomb de la chambre des machines. Ils garantissent une brèche d’un mètre de diamètre !
Tout cela est traduit péniblement et la confection de la première bombe ne s’effectue pas sans mal dans la cave de la villa de Breuillac. Une explosion prématurée manque au début de faire des victimes – un détonateur saute dans la cave pendant les manipulations – Mounier et Breuillac ont le temps de se coucher et se retrouvent indemnes dans le jardin, tandis qu’une fumée abondante s’échappe des soupiraux… Restent des problèmes mineurs ! Il faut trouver un nageur capable de venir sans bruit se glisser contre une coque avec une charge au cou. Puis il devra placer l’engin, vérifier la position de l’allumeur, amorcer, libérer la sangle de portage et enfin s’éloigner.
On s’attaquera d’abord aux bâtiments relâchant à La Goulette, car, bien entendu, il faut être renseigné très exactement sur la date et l’heure d’appareillage des navires, de façon à les « ventouser », dans la nuit de leur départ et à provoquer l’explosion seulement quand ils seront en pleine mer. Alors, pas de craintes de représailles. Les Italiens concluront fatalement à un torpillage… pareil malheur est fréquent !
Or, à la direction du port de Tunis, Mounier a trouvé une complicité. Il sera prévenu de chaque départ, la veille de celui-ci. Le frère du capitaine Rocolle revendique l’honneur de jouer le premier ce rôle d’homme-torpille.
Première tentative : échec total. La tactique de l’opération était pourtant bonne. Le cargo est à quai, protégé bien entendu par les policiers français et des tirailleurs baïonnette au canon. Mais on peut arriver à l’avant-port de La Goulette par des terrains vagues et toucher le bassin à 2 ou 300 mètres du point d’accostage du navire. C’est là que s’amorce le brise-lames : il n’est pas gardé.
À 1 heure du matin, les frères Rocolle et le capitaine Thomazo, arrivent sans encombre. Deux d’entre eux resteront sur la rive pour attirer sur eux l’attention, si d’aventure le nageur est aperçu, quelques coups de feu lancés en l’air et une galopade bruyante… La meute des policiers foncera dans leur sillage et Yves Rocolle n’aura plus qu’à toucher terre sur la rive opposée, après avoir nagé entre deux eaux. Tout marche à souhait, mais au bout d’une demi-heure, Yves Rocolle reparaît grelottant et furieux. On n’a oublié qu’un détail. La coque de ce bâtiment n’est pas passée depuis longtemps au bassin de radoub, un enduit visqueux y adhère et la ventouse a glissé. Elle a coulé sans rémission !
Fort heureusement, l’engin n’était pas encore amorcé et aucune explosion révélatrice ne se produira dans le port.
Instruits par cette expérience, Mounier et Breuillac renouvellent peu après l’aventure sur un second bâtiment ; le bateau, cette fois, part avec sa bombe collée à la coque. L’expédition se fait à vélo, par la route de Radès, en passant à travers champs pour éviter les postes de gendarmes qui gardent les carrefours la nuit – la mine, est dans une valise.
Puis, c’est l’équipe Vallée et Gaillot qui entre en scène.
Le réseau vient en effet de recruter Vallée, jeune sous-lieutenant de réserve de cavalerie, évadé d’un camp de P.G. et passé en Afrique du Nord dans l’espoir de rejoindre les F.F.L. Il sera secondé par Gaillot, un Belge, arrivé à Tunis comme passager clandestin sur un paquebot, et qui vient chercher là une filière pour gagner le Congo et les troupes belges qui combattent encore. On loge d’abord Vallée chez Breuillac, puis on déniche un domicile « légal » aux deux clandestins.
Entre la fin du mois d’avril et le 24 juin, d’autres navires seront ainsi assaillis, dont notamment le Cirio. Il n’a pas été possible de conserver leur liste ; l’amirauté anglaise les connaît. Mais le réseau obtiendra des renseignements de la bouche même des Italiens.
La Commission italienne d’armistice de Tunis a son siège à l’Hôtel Majestic, où, naturellement, nos services secrets ont branché une table d’écoute sur toutes les lignes téléphoniques des officiers.
Chaque jour, vers 18 heures, le récit in extenso des conversations de la journée parvient par une voie détournée au commandant Breuillac, Ce qu’on apprend ainsi suffit à inciter Breuillac et Mounier à créer une équipe de sabotage à Sfax et si possible à Bizerte, ports où les navires italiens relâchent également. Le capitaine Moneglia se rend à Sfax pour contacter le colonel X… qu’on suppose très italophobe. De fait, il accepte de fermer les yeux si un officier de son régiment joue un jour les hommes-torpilles. Il fermera les yeux… jusqu’à la découverte du réseau et ce vieux soldat, abusé par la mystique du maréchal, viendra dévoiler alors tout ce qu’il sait…
Le capitaine Frantz, à Sfax, et un volontaire qu’on ne désespère pas de trouver à Bizerte… l’affaire est en bonne voie.
Évidemment une grosse faute avait été commise. On n’apprend qu’à ses dépens les règles de la clandestinité et l’obligation de cloisonner rigoureusement le sabotage et la recherche du renseignement ! Cette poignée de Français faisaient leurs ces deux activités et cela devait un jour les perdre. Il aurait fallu tout de suite faire deux réseaux distincts car le recueil des renseignements était au point et ses résultats étaient mesurables.
En mars, un torpilleur italien se réfugie à Sousse. Son commandant prétend redouter une tempête. On le signale immédiatement à Malte. Au bout de trois jours, il part en pleine nuit et disparaît à tout jamais !
Début avril, un cargo armé entre à Sfax pour faire réparer une légère avarie. Il est signalé, mais dans l’intervalle le commandant du port a déplacé le navire italien et fait amarrer au même poste un petit vapeur français, le Rabelais.
Le 5 avril, trois bombardiers de la R.A.F. passent en rase-mottes sur le port, lâchent trois bombes : l’une sur le môle, la seconde dans l’eau, la troisième sur le Rabelais ; il y a, hélas, un mort, des blessés à bord.
Cet incident permettra à l’amiral Esteva de lancer dans la presse vichyste une tonitruante protestation avec une manchette énorme : « Les Anglais bombardent Sfax ! ». Le 6 avril enfin, après constatation par les autorités du port que le navire italien n’a aucune avarie réelle et que son équipage a tout simplement peur, on oblige le capitaine à partir. Mais son départ est déjà connu à Malte. Après deux attaques aériennes il flambe au-delà du chenal d’entrée du port, et les munitions, dont il est chargé, sautent sous les regards de tous les Sfaxois grimpés sur leurs terrasses et ne cachant pas leur joie.
À cette date, le problème des communications maritimes entre l’Italie et la Libye est d’une importance exceptionnelle pour l’Axe. Après la défaite de Sidi el Barrani, les Italiens ont perdu la Cyrénaïque, dont les Anglais achèvent l’occupation le 9 février par la prise d’El Agheila. Hitler s’est alors décidé à l’envoi d’un corps expéditionnaire pour redresser la situation.
À vrai dire, depuis l’été 1940, on s’attend à l’intervention allemande en Afrique du Nord et, depuis que le réseau existe, l’objectif n° 1 de ses recherches est de déceler aussitôt ce fait capital, le débarquement du premier élément de la Wehrmacht à Tripoli. Les dispositions prises par le capitaine… et Rocolle sont couronnées de succès et, fin janvier, l’apparition des premiers hommes de l’Afrika-Korps est signalé presque instantanément à Malte.
À partir de février, on devine la densité des convois qui vont longer les côtes tunisiennes pour transporter l’Afrika-Korps, reconstituer une armée italienne, apporter les carburants, les munitions et les ravitaillements nécessaires au recomplètement des stocks tombés entre les mains des Britanniques.
Malheureusement, la Royal Navy et la R.A.F. ne sont pas en force pour cisailler la ligne de communication adverse. En surface, la flotte d’Alexandrie a fort à faire : les mois de février et de mars lui apportent l’obligation de convoyer les troupes anglaises envoyées en Grèce ; fin mars, c’est la bataille du Cap Matapan ; avril, c’est l’évacuation de la Grèce ; mai, c’est la bataille de Crète.
Quant à la R.A.F., elle est tenue en respect par le 10e corps aérien allemand, qui, à partir de janvier, vient se baser en Sicile et Calabre. Par ailleurs, on craint à juste titre un débarquement sur Malte.
Tout ceci explique le prix qu’attache le commandement britannique à des renseignements sûrs et aux sabotages. Ne pouvant consentir que de faibles moyens à l’attaque des convois, il lui faut frapper à coup sûr ! (3.
Le 14 avril, il réussira de la sorte un coup de maître. Ce matin-là, Tunis lui signale cinq cargos escortés par les contre-torpilleurs italiens Baleno, Lampo et Tarigo. Comme d’habitude, on lui précise la route, la vitesse, le dispositif d’escorte, les pièces de D.C.A. observées sur les cargos, etc. Durant la journée, la marche de ce convoi, qui, on le saura plus tard, transporte l’état-major et des éléments de la 15e Panzer-division, est suivie pas à pas. Les yeux sont braqués sur lui, la radio fonctionne sans arrêt. Il file huit nœuds seulement et ne passera devant les îles Kerkennah qu’en pleine nuit.
La quatorzième flottille de destroyers britanniques (Jervis, Nubian, Janus, Mohawk) est à la mer et se dirige précipitamment sur les îles Kerkennah. Elle aborde le convoi en sens inverse. Les Italiens affirmeront ensuite qu’ils ont été abusés et que, voyant venir à contre-bord des navires feux de route allumés, ils ont cru à un convoi ami revenant de Tripoli. En quelques minutes c’est une hécatombe, les huit bâtiments sont coulés. Malheureusement, le Tarigo a eu le temps de lancer une torpille sur le Mohawk qui s’engloutit.
Passons la parole à Mussolini en personne pour apprécier cette action (4).
« L’amiral Brivonesi, dont la femme était Anglaise, avait été jugé en Conseil de guerre pour avoir laissé détruire un convoi tout entier, composé de sept navires marchands et trois unités de guerre : convoi extrêmement important, escorté d’une douzaine de vaisseaux de guerre et que quatre croiseurs légers anglais, après quelques minutes de feu, avaient coulé au grand complet sans subir la moindre perte. L’enquête (menée par les autorités maritimes avec une évidente et coupable négligence) n’avait abouti qu’à des sanctions d’ordre strictement intérieur, contre l’amiral, lequel était néanmoins responsable de la perte de dix navires et de quelques centaines d’hommes. On le limogea et, après que quelque temps se fut écoulé, on lui confia un commandement territorial à la Maddalena… ».
Mounier sait bientôt que les bâtiments coulés, du fait de la présence des hauts fonds, émergent nettement des eaux. Il décide donc d’organiser une expédition pour y récupérer des renseignements ou des documents.
Ducrot, attaché de presse à la Résidence et qui ne tardera pas à être épuré par Esteva, se charge de la mission avec l’appui du S.R. de Tunis. Il part avec des pêcheurs grecs, louvoie longtemps sous l’œil d’avions italiens et finalement vient dissimuler son esquif le long de la coque du contre-torpilleur Lampo. Le pont et les coursives sont un charnier nauséabond… mais quelle pêche miraculeuse sur la passerelle ! … Ducrot fait une seconde expédition, manque d’être abandonné en pleine mer par son équipage, à l’approche d’une vedette de surveillance… et visite le cargo Arta. C’est là qu’il fera la trouvaille la plus fructueuse.
Sur le corps d’un officier d’état-major, une sacoche… Son contenu permettra non seulement de reconstituer la liste des unités de la 15e Panzer-division, mais d’en déduire par quel processus la Wehrmacht transforme une division d’infanterie, comme était auparavant la 15e, en grande unité blindée.
Une fois séchés, tous les documents qui tiennent dans deux gros sacs, sont acheminés sur Tunis. Le S.R. français en tirera d’innombrables précisions sur la situation ennemie. Tous les renseignements sont transmis à Malte dans le plus bref délai.
Une pêche aux épaves assez macabre donne également de nombreux renseignements. Les courants marins rejettent en effet les victimes des torpillages britanniques. Avant de leur donner une sépulture, on recueille tous les objets personnels dans les vêtements gluants de vase et on les achemine sur la Croix-Rouge de Genève. Mais le circuit comporte un crochet par le bureau de Rocolle ou celui du capitaine… qui empestent la morgue. Petit inconvénient, à côté de la satisfaction d’établir la liste des unités qui filent en Lybie et de préciser les classes auxquelles appartiennent les effectifs de renfort, leur moral, celui de leurs proches, etc.
Et, pour se rendre compte des conséquences de ces diverses actions sur les troupes ennemies en opérations, il n’est que d’écouter Rommel « le maréchal du désert » ; celui-ci se plaindra véhémentement à différentes reprises des difficultés d’approvisionnement auxquelles il se heurte et du manque d’essence… Car, sur toute la côte tunisienne, les fûts provenant des bateaux coulés sont roulés sur le sable par les vagues et immédiatement mis en lieu sûr par la « société d’études et de pêcheries »…
Rommel écrira :
« C’est une pitié que l’essence soit si rare…
Le système d’approvisionnement est dans une situation désespérée… Plusieurs fois les ambulances avec leurs chargements de blessés durent être privées de carburant au profit des blindés… » et un peu plus tard il dira dans une lettre : « J’en pleurerais, les munitions manquent. Et la Méditerranée n’est pas facile à traverser pour les convois avec le chien de garde de Malte »… (5).
La joie de l’action est grisante. Aussi, Mounier et Breuillac songent à faire mieux encore. Durant la drôle de guerre, nos officiers indigènes avaient préparé le soulèvement de certaines tribus tripolitaines, soumises seulement depuis 1930, contre leurs dominateurs italiens. Le projet ne pourrait-il être repris ?
Ils partent donc dans le Sud-tunisien en voiture, sous couleur d’une mission d’inspection, et entrent en contact avec des chefs indigènes. L’action sera forcément lente à déclencher, car elle doit intéresser de nombreuses tribus très clairsemées.
Quand le réseau sera détruit, la tâche était seulement amorcée…
Une autre tâche se présente à leur esprit : Mounier et Breuillac ont l’idée de préparer la destruction de certains passages obligatoires, ainsi que des principaux postes du Sud-tunisien qui seraient éventuellement utilisés par les troupes ennemies en retraite vers le Nord.
C’est ainsi qu’ils prospectent les caves des bâtiments officiels (contrôle civil, affaires indigènes, etc.) à Ben Gardane, Médénine, Zarnis et Matmata pour y loger des mines à retardement. Un catalogue des points à miner est établi…
Mais à partir d’avril 1941, une nouvelle activité se dessine. L’Axe souffre d’une telle pénurie de camions en Libye, qu’il envoie en Afrique du Nord une mission composée de trois officiers pour en acheter 600 ! – La somme étant à valoir sur l’indemnité d’occupation.
Après quelques tergiversations, Vichy accepte, mais, devinant la réprobation probable de la population française, il entoure la livraison d’un secret… de polichinelle. Les camions sont baptisés « Camions Gamma ». Venant du Maroc et d’Alger et rassemblés à Tunis, ils seront dirigés sur Gabès où les Allemands les prendront en compte. Puis des chauffeurs français les conduiront jusqu’à la frontière tripolitaine où des Allemands les relaieront. Leur destruction ne peut donc s’effectuer qu’après la prise en compte par l’ennemi au-delà de Ben Gardane, et il n’y a que deux solutions : ou bien les faire brûler dans un incendie monstre, lorsqu’ils seront parqués en nombre important à Gabès, ou bien les munir d’un engin de destruction à retardement pour ne pas risquer la mort des conducteurs français tant qu’ils sont en Tunisie. On essaie la première solution. Le capitaine Moneglia se rend à Gabès. Mais un sabotage est impossible, car les camions, par crainte des avions anglais, sont rangés le long des murs d’une caserne et le feu se propagerait à coup sûr aux bâtiments de nos soldats.
Breuillac tente alors un second procédé. Debiesse, officier de réserve et professeur de chimie au Lycée de Tunis (6), accepte d’étudier la réalisation d’éprouvettes contenant un acide, et une tige métallique qui sera rongée et qui provoquera l’incendie avec un certain délai…
On glissera ces éprouvettes dans les réservoirs d’essence des camions Gamma avant le départ, et, lorsque le véhicule sera de l’autre côté de la frontière, tout flambera.
Après plusieurs essais infructueux et nombreuses expériences, Debiesse, réussit à confectionner un engin simple et très maniable : une éprouvette qu’on coiffe d’une capsule et c’est ainsi que de nombreux camions partiront pour la Tripolitaine avec le feu à bord.
Pour une autre rame, on s’est contenté de communiquer à Malte l’heure du passage de la frontière, et des avions anglais ne manqueront pas le rendez-vous.
Le drame
Le 8 juin 1941, l’Achille, ex-cargo français Beauce livré aux Italiens, accoste à La Goulette. Équipage et pavillon sont italiens. Vallée le ventouse dans la nuit du 11 au 12. Malheureusement la pusillanimité du commandant provoque un contre-ordre d’appareillage, la mine explose le lendemain matin et l’Achille coule à quai. Seules la passerelle et la cheminée sortent de l’eau ; c’est un gros bateau de 10.000 tonnes plein à craquer de minerai de fer, gros émoi. La Commission italienne d’armistice vitupère. Enquête, contre-enquête, télégrammes, demandes d’explication se croisent et s’entrecroisent.
Breuillac suit l’évolution de cette crise dans le compte rendu des écoutes téléphoniques : au bout de trois jours de piétinements, on se décide à faire descendre un scaphandrier. Celui-ci découvre la voie d’eau et un des aimants de la mine. Le sabotage est indiscutable… Tous ceux qui écoutent la B.B.C. à Tunis se découvrent une raison d’aller à La Goulette pour contempler cet Achille, victime de Neptune. Il est tellement encombrant qu’il bouche pour un bon quart l’entrée de la rade intérieure… en 1946, il y sera encore. On devra le découper au chalumeau ! Mais les choses vont se gâter, car l’amirauté de Darlan a donné des consignes féroces pour mieux surveiller à l’avenir les bâtiments de l’Axe.
Or, quelques jours plus tard, le pétrolier Proserpina arrive et s’ancre, à 80 mètres environ du quai, dans l’avant-port. Le commandant Breuillac va, en civil, se renseigner. Il se fait arrêter par un poste armé qui interdit toute circulation sur le môle.
Vallée, de son côté, apprend que les Italiens ont redoublé de précautions : le pétrolier est éclairé chaque nuit par des projecteurs et des rondes sont effectuées en youyou tout autour, l’équipage prend un service renforcé de veille.
Il faut aviser et, d’abord, se concerter.
Le dimanche 20 juin, vers 10 heures du matin, Vallée, Breuillac, Mounier, sa femme et leurs deux enfants se retrouvent à Salambo, petite plage au nord de La Goulette.
Après un pique-nique, les trois hommes se mettent à l’eau, nagent environ 100 mètres et, tout en faisant la planche, tiennent conseil.
On aperçoit de loin la mâture de ce bateau si bien gardé. Mais à l’avenir tous ne seront-ils pas aussi bien gardés ? Faut-il attendre un relâchement hypothétique des mesures de sécurité ? Cela peut durer fort longtemps.
Or, ils ont eu l’initiative des sabotages et insisté à de nombreuses reprises dans ce sens.
Il est impossible de se « dégonfler », surtout quand l’enjeu est un pétrolier, qui vient pomper les derniers hectolitres de carburant de la Régence. C’est l’avis de Breuillac et Mounier le partage.
Alors, très simplement, Vallée déclare :
« C’est aussi mon avis, le pétrolier est plein ; j’irai ce soir lui mettre une mine. On ne peut pas reculer. »
Ils retournent sur la plage et rentrent à Tunis. Il y a 20 kilomètres à faire. On bavarde en pédalant, les enfants rient. Eux, n’ont pas d’arrière-pensée… Les trois hommes ont l’air d’oublier. Courageuse comme à son habitude, Mme Mounier ne pose aucune question…
Les trois hommes s’arrêtent chez Breuillac. On confectionne l’engin que Vallée viendra prendre le soir vers 22 heures. Il opérera seul, car malheureusement Gaillot est parti en reconnaissance à Sfax.
À 1 heure du matin, Vallée est parvenu à la coque du Proserpina, il va le ventouser, quand un marin italien, qui tourne autour du navire dans un youyou aperçoit la tête du nageur. Vallée tente de faire chavirer le youyou, le marin se défend à coups de rames et il assomme à moitié le Français.
L’alarme est immédiatement partout. On ramène Vallée au rivage, la figure en sang. Il a beau donner un faux nom, une patrouille découvre ses vêtements dans les herbes sur la plage. Dans la poche intérieure de son veston, une étiquette porte l’inscription : « Vallée-Saint-Brieuc »… Empruntons la suite à son acte d’accusation devant la cour martiale :
« Il reconnaît faire partie d’une organisation secrète ayant pour but la recherche de renseignements en vue de faire des coups de force contre les Italiens et les Allemands. »
Et il ajoute :
« Que, décidé à faire le don de sa vie dans l’intérêt de la France, maintenant qu’il est pris, il est prêt à mourir s’il le faut, mais qu’il ne veut pas trahir ses camarades. »
Cependant, dès le lendemain matin, Mounier, inquiet de n’avoir aucune nouvelle de Vallée et flairant une catastrophe, se renseigne discrètement. Il apprend l’arrestation et prévient téléphoniquement Breuillac. Tous deux se rassurent, Vallée ne parlera pas. D’ailleurs, Perrussel qui jouit d’une grosse notoriété à Tunis, tente, le soir même, une démarche. Il connaît Y …, le chef de la surveillance du territoire, pour avoir été mobilisé dans le même service. Ils ont sympathisé beaucoup et Y … n’aime pas Vichy, tout au moins son passé tend à le prouver. Perrussel le prévient :
« Attention, il y a des bons Français dans cette histoire, certains haut placés, ne vous laissez pas emporter…
Allez-y doucement. »
Mais Y… fera du zèle, comme toute la police, comme surtout le « Bureau des menées antinationales » du commandement supérieur des troupes de Tunisie, en attendant que la justice maritime s’empare avec férocité de l’affaire !
Une souricière a été tendue au domicile de Vallée, où l’on a découvert un autre engin et le document « Opactif » que le commandant Breuillac lui avait momentanément confié.
On arrête Gaillot à son retour de Sfax, puis Derome. On s’entête, et un concours de circonstances malheureuses amène les policiers au siège de la « ociété d’Études et de Pêcheries ». Ils ne trouvent rien et vont se retirer, quand ils posent une question par acquit de conscience à une jeune domestique balayant l’escalier : « Qui venait ici ? » La petite bonne avoue son ignorance, puis se ravisant, ajoute : « J’ai vu souvent les messieurs de ce bureau monter à la buanderie ! ».
C’est la catastrophe. Le poste radio est découvert, Mme de Caumont arrêtée, des télégrammes, dont un certain nombre non encore chiffrés, sont saisis. Les jours suivants on va même tenter d’obtenir de Mme de Caumont qu’elle passe de faux messages pour favoriser d’autres arrestations…
Le 26 juin, Mounier commence à redouter le pire et signale au commandant Breuillac de brûler tout ce qui peut être compromettant et d’alerter tout le monde.
Le 27 juin au matin, Mounier, Verdier, Attias et Borg quittent Tunis, après avoir envoyé à Malte un S.O.S. radio demandant que l’on vienne les chercher avec un hydravion au large du cap Bon, à l’aplomb du poste de guet.
Dans cette journée du mardi 26 juin, les complices ont cherché mutuellement à s’alerter. Jeu de cache-cache où il y a hélas des perdants. Tout d’abord Breuillac qui, dans la soirée ne trouve plus de répondants à ses appels téléphoniques et ne veut pas aller se jeter dans une souricière. Rocolle qui attendra vainement Mounier à son domicile une partie de la nuit. D’autres…
Et l’interrogatoire de Vallée continue… Il ne livre aucun nom et refuse d’indiquer où il a logé lorsqu’il est arrivé à Tunis. Mais sa femme de ménage raconte, hélas, qu’elle est allée chercher des objets laissés dans la villa du commandant Breuillac.
Breuillac, parti depuis la veille au soir, se trouve à Bizerte le mercredi – on a préparé une manœuvre importante des troupes du nord de la Tunisie devant le général Weygand venu d’Alger.
C’est à la fin du déjeuner offert par l’amiral Derrien à l’amirauté, en l’honneur du général Weygand, que le général Audet prévient le commandant d’avoir à rentrer à Tunis pour se présenter au colonel Yung.
On lui demande sur un ton doucereux :
« Connaissez-vous un M. Vallée ? » et on ajoute : « Voulez-vous venir avec nous pour une simple formalité ? – une perquisition anodine à votre domicile, ce sera vite fait. »
Cette perquisition durera huit heures !
Quand on arrive à la villa, Breuillac constate qu’elle est cernée par six policiers, dont les revolvers sont trop voyants sous les vestons.
Le commandant Z…, chef du bureau des menées antinationales est présent. Correct mais glacial. On arrive devant la porte close des chambres que Breuillac n’occupe pas officiellement et dont il a fait disparaître la clef. Breuillac déclare ignorer ce qu’elles contiennent. On visite tout, on fouille tout. Enfin on fait venir un serrurier, et, dans la pièce contiguë à sa chambre, quelle découverte ! Journaux anglais, une vingtaine de mines, des caisses de plastic, des détonateurs, des crayons détonants, des fusils, des pistolets, etc. Dans la cave, 21 fûts d’essence !
À minuit, le commandant Z… accompagne Breuillac à la caserne du 4e zouaves, où il est mis aux arrêts de forteresse, dans une cellule de trois mètres carrés sans fenêtre.
Le lendemain commencent les interrogatoires, et les policiers vont se relayer trois nuits durant pour le faire parler. Tandis que le commandant Z… écoute dans la pièce voisine, Breuillac n’a qu’une pensée : laisser le temps à Mounier et aux autres de prendre le large et il invente des histoires rocambolesques… Brouille les pistes, lance de faux noms et de fausses adresses… jusqu’à la troisième nuit où il entend le commandant Z… déclarer que Mounier est très certainement parti à Malte.
Ce départ de Mounier, confirmé peu de jours après par un message annonçant son arrivée à bon port, fut le salut.
Perrussel fera circuler aussitôt la nouvelle parmi les survivants et les 11 incarcérés. Il y ajoutera une consigne tirée de son expérience judiciaire : mettre tout sur le dos de ceux qui sont en sûreté à Malte. Jouer la bonne foi trompée par d’odieux gaullistes !
L’acte d’accusation devant la cour martiale précise à ce sujet :
« Lors de son arrestation, la principale préoccupation du commandant Breuillac semble avoir été de ne pas faire découvrir Mounier. »

Le commandant Breuillac passe en Espagne en 1943 sous ce déguisement (RFL).

– En fait, il y est parvenu, puisque la sûreté lancée par ses soins sur une fausse piste, a recherché pendant 48 heures le personnage imaginaire de Rutheil cependant que Mounier averti réussissait à s’enfuir… Ce système de défense était bon. Il allait permettre à beaucoup de se disculper et de s’en tirer avec des sanctions légères. Car, bien entendu, les dénonciations pleuvent. Le commandant Z…, chef du « Bureau des menées antinationales » a transmis à tous les chefs de corps de Tunisie des instructions verbales : la fidélité envers le maréchal exige qu’ils mènent aussitôt une enquête pour déceler le moindre indice relatif à cette affaire de « haute trahison ». Un tel appel à la délation porte certains fruits. Les capitaines Moneglia, Thomazo et Frantz sont livrés par un chef d’escadrons ouvertement collaborateur. Un officier de gendarmerie dénonce Rocolle et Surin. Ducrot est limogé ; les contrôleurs civils Gantes et Desparmets signalés. Ces trois derniers par des fonctionnaires civils, etc. etc. Plus odieux encore sont ceux qui clament que Breuillac, Mounier, etc. ont été achetés par l’or anglais !…
Breuillac, cependant, est maintenu en cellule, puis un anthrax de la cuisse exigeant son transfert à l’hôpital, on le fait garder par deux Sénégalais, baïonnette au canon, l’un devant la porte et l’autre devant la fenêtre. Ses amis combinent une évasion. Elle est théoriquement réalisable, mais on cherche en vain une filière pour lui faire fuir ensuite la Tunisie, il faut donc abandonner le projet.
La cour martiale de Bizerte (28-30 juillet 1941)
L’enquête est achevée fin juillet. À vrai dire, l’amiral Esteva et le général Audet ont été rapidement gênés par le nombre et le rang social de certains suspects. La « Belle Affaire », dont le « Bureau des menées antinationales » les entretient complaisamment, n’est peut-être pas si avantageuse qu’à première vue pour leur crédit à Vichy ! – Les commissions d’armistice ont protesté contre les facilités dont avaient joui ces saboteurs. Il est prudent désormais de s’en tenir là…
D’ailleurs, on ne découvre plus rien. Tous les postes radios sont cachés, chacun a brûlé les papiers compromettants et trouvé de solides alibis. Chaque interrogatoire d’un « suspect » n’apporte plus aucune preuve contre lui. On a sauvé un plan à grande échelle des fortifications italiennes de la Tripolitaine…
Perrussel s’est dépensé : tous ses amis sortent désormais victorieusement des traquenards tendus sous leurs pas.
Le 24 juillet, Breuillac attend toujours dans sa cellule. Il ne sait absolument rien de l’instruction judiciaire en cours et ignore que huit de ses camarades sont enfermés dans la cale d’un navire en rade de Bizerte.
Le secret est absolu.
Seule, Mme de Caumont est incarcérée, à part, au fort du Nador, à Bizerte. On lui a réservé la cohabitation avec une espionne allemande atteinte de dysenterie. Mme de Caumont contracte cette maladie, qui vient s’ajouter à son affection pulmonaire. Sa faiblesse est telle qu’elle s’évanouira trois fois lorsqu’on la traînera à la barre.
Breuillac voit enfin entrer dans sa cellule le capitaine de frégate, commissaire du gouvernement X…, qui lui annonce la constitution d’une cour martiale maritime. L’audience est pour le lendemain et il est inculpé d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État. S’il n’a pas d’avocat, on lui en donnera un d’office…
Mais, à 16 heures, un coup de théâtre. On remet au détenu un télégramme de Perrussel, lui apprenant qu’il défend Vallée et Gaillot et qu’il lui offre également ses services.
Perrussel n’a pas encore connaissance du dossier et il doit d’abord obtenir, à force d’insistance, le renvoi de l’affaire au vendredi 28.
L’audience s’ouvre ainsi à huis clos et l’on juge séparément Breuillac, Vallée et Gaillot sur l’affaire de sabotage.
Le commissaire du gouvernement est acharné. Il a réuni 22 témoins à charge et n’a pas hésité à citer deux Italiennes, voisines de la villa de Breuillac. Ces deux harpies vont raconter longuement les allées et venues mystérieuses, dont la villa était le théâtre ! Perrussel a fort à faire. Pour l’instant il soulève des incidents, récuse des témoignages, n’accepte pas certaines questions du commissaire du gouvernement. Il jette aussi l’indécision dans l’esprit des juges, car l’amiral président conduit les débats avec souci d’impartialité. À trois reprises il pose cette question à Breuillac :
« Mais pourquoi vous battez-vous pour les Anglais ? ».
Il n’y a qu’une réponse à faire :
« On ne se bat pas pour quelqu’un, on se bat contre quelqu’un et pour quelque chose… »
Il n’insiste pas et à la dernière audience, il déclarera :
« Je tiens avant de délibérer, à rendre, au nom de la cour martiale, un hommage particulier au courage des trois hommes qui sont devant nous. »
En effet, Vallée, dont la conduite magnifique a forcé l’admiration, avoue tout et se déclare prêt à recommencer dès qu’il sera libre. Au moment où un artificier de la marine essaie d’expliquer au tribunal le maniement des bombes et n’est pas très clair dans son exposé, il demande la parole et expose lui-même la façon de se servir de ces engins !
Gaillot se défend comme un beau diable. Il n’est pas dissident, il veut aller au Congo belge pour continuer la lutte. Son pays est occupé entièrement ; son père mort, sa maison détruite… il n’est pas gaulliste, il est simplement Belge.
Citée comme témoin, Mme de Caumont finit par soulever la pitié et Perrussel obtient, à force d’insistance, qu’on la transfère enfin dans un hôpital.
Perrussel plaide quatre heures. Il reprend un à un tous les témoignages, minimise les preuves trop flagrantes, exalte les sentiments patriotiques des inculpés.
Le tribunal, ébranlé, est d’autre part indisposé par la partialité du réquisitoire, où le commissaire du gouvernement abandonne le ton de la justice pour prendre celui de la haine.
Le verdict sera donc inespéré.
À une voix de majorité, soit quatre voix contre trois, le commandant Breuillac est déclaré non coupable sur les trois chefs d’accusation.
Vallée et Gaillot obtiennent le minimum de la peine, deux ans de prison. Ils seront libérés par le débarquement américain en fin 1942, ainsi que leurs huit autres camarades qui seront jugés quelques jours plus tard.
Épilogue
Le commandant Breuillac sort de prison, mais il est mis d’office à la retraite et, sur-le-champ, expulsé de Tunisie. Il regagne la France, où peu après il prend la direction du réseau Lucas (plus tard Brutus). Mais une dénonciation amène son arrestation dès le 21 novembre 1941. Il fera cette fois 14 mois de prison à Mauzac, Bergerac et Périgueux, menottes aux mains à chaque transfert, et s’évadera de la prison militaire de Périgueux le 5 février 1943.
Passé en Espagne sous un déguisement, il est arrêté par les franquistes et incarcéré à Miranda, mais les Anglais obtiennent la libération de Billard et l’acheminement sur Londres.
Il y retrouve Gaillot et Vallée, volontaires pour une mission secrète en France occupée. Ils ont suivi un stage dans les centres d’instruction britanniques et seront bientôt parachutés en Vendée. Hélas ! une nouvelle arrestation les attend et, cette fois, ils ne reviendront plus.
Mounier, cependant, a tenté, de reprendre contact avec ses amis. En septembre 1941, il a pris place dans un hydravion britannique pour toucher clandestinement la côte tunisienne.
Mais, peu après le départ de Malte, l’appareil se perdra corps et biens sans qu’on puisse jamais savoir les causes de la catastrophe. Sa femme devait se tuer accidentellement en automobile durant l’année 1943, et ce sont deux bambins qui reçurent en 1944, des mains du général Breuillac, la croix de la Libération méritée par leur père.
Perrussel combattit dans les rangs des troupes françaises durant la campagne de Tunisie et, à titre de représailles, la Gestapo déporta sa femme qui revint miraculeusement de Ravensbrück en 1945. Les autres firent leur devoir de soldat, quand le 8 novembre 1942 permit enfin de reprendre la lutte autrement qu’en se cachant. Thomazo devait être grièvement blessé en escaladant les pentes du Belvédère avec un bataillon de tirailleurs, Attias fut un des pilotes du groupe « Bretagne », etc. Borg sera un des officiers de l’armée d’Italie sous Juin.
À quoi bon les énumérer ? – Mieux vaut résumer le bilan de ce que la Tunisie avait fait pour la Résistance dès 1940-1941.
– Le commandement allié n’ignorait plus rien des faits et gestes de l’ennemi sur les arrières du front de Libye.
– Les livraisons de camions Gamma étaient entravées et elles seraient devenues pratiquement nulles dans le courant de l’été.
– Enfin et surtout, 22 bâtiments ennemis avaient été coulés, (chiffre de l’amirauté britannique).
Général Jean Breuillac

Au sujet de « Sabotages en Tunisie »
M. Gustave Gaudioz nous adresse une mise au point en six paragraphes :
1) M. Breuillac a bien été membre du réseau Mounier, mais il n’en a jamais été le chef.
2) J’étais bien secrétaire de la Société d’études et de pêcheries, et M. Derome n’était pas mon adjoint, mais bien au contraire mon chef direct.
3) La hiérarchie du réseau était la suivante : Maître Mounier, fondateur et chef incontesté (le réseau porte son nom) ; en cas d’accident, les remplaçants de Mounier étaient MM. Verdier et Derome. Tous les autres étaient des membres qui n’avaient qu’à obéir.
4) M. Breuillac cite comme membres du réseau des amis personnels, par contre il en omet certains. Il vous sera facile d’effectuer un contrôle en consultant la liste des membres du réseau à la France combattante.
5) Ce paragraphe répète le paragraphe premier quant au fond mais dans une forme que nous n’avons pas à reproduire.
6) À toutes fins utiles, je vous signale que le liquidateur du réseau est M. Paul Verdier.
Nous avons communiqué la mise au pont ci-dessus au général Breuillac. Il vient de nous adresser les lignes suivantes qui nous parviennent au moment de la mise sous presse de la revue :
1) Le général Breuillac n’était pas le chef du réseau Mounier mais le chef de la section de sabotages, et a été arrêté comme tel (cour martiale).
2) Sans observations.
3) Il n’a jamais été question de hiérarchie dans l’article sur les sabotages en Tunisie.
4) Tous les noms cités sont ceux de patriotes ayant participé aux sabotages en Tunisie (membres du réseau Mounier ou non).
5) Sans observations.
6) Sans observations.

(1) Le sous-marin Le Narval fut coulé plus tard au cours d’une mission en Méditerranée. Un service funèbre, célébré à la mémoire des disparus dans la cathédrale de Tunis, vit spontanément se grouper la foule de ceux qui ne désespéraient pas.
(2) Durant la campagne de Tunisie en 1943 le général Jurion fut nommé résident pour la partie de la Régence demeurée dans les lignes françaises, il y eut ainsi en même temps deux résidents : Le servile Esteva à Tunis et le général Jurion au Kef. Le général Jurion exerça par la suite d’autres fonctions et mourut accidentellement en 1945.
(3) Nous ne connaissons pas avec certitude le nombre de navires de charge détruits entre juin 1940 et novembre 1942 sur le parcours Italie-Libye.
Mais on pourra en supputer l’ordre de grandeur en considérant, d’une part, que les convois de Libye ont constitué pour la marine italienne sa servitude la plus lourde ; d’autre part, que du 10 juin 1940 au 1er novembre 1942, la flotte marchande italienne comptera 305 navires coulés, jaugeant brut 1.274.000 tonneaux. Ces derniers chiffres sont ceux fourni par l’Ufficio storico de la marine italienne. Quant à lui, l’amiral Weichhold évalue à 466.000 T.J.B. le seul tonnage coulé entre Italie et Libye au cours des années 1941 et 1942. « Revue maritime » de mai 1949. Marc Benoist.
(4) Mémoires de Mussolini. Éditions Juillard, page 114.
(5) « Rommel, le Maréchal du désert » par le commandant Gabriel Bonnet.
(1) Aujourd’hui, attaché au Commissariat à l’Énergie Atomique.

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 46, 47 et 51, mars, avril et septembre-octobre 1952.